Mathis, vous avez grandi en outre-mer et passé une dizaine d’années en Guyane avant de créer GuyanExplore : pouvez-vous nous raconter le déclic qui vous a donné envie de faire de la découverte de la faune nocturne votre spécialité, et en quoi cette expérience personnelle façonne aujourd’hui vos sorties ?
J’ai toujours été attiré par la nature et particulièrement curieux de la faune qui m’entourait. Ayant grandi en outre-mer et passé une dizaine d’années en Guyane, j’ai rapidement eu l’occasion de découvrir la richesse de cet environnement.
Plus jeune, j’ai découvert les sorties en forêt de nuit et j’en suis véritablement tombé amoureux. La nuit offre une ambiance complètement différente, mais surtout une faune et des comportements que l’on ne retrouve pas forcément en journée. Chaque sortie est différente : on ne sait jamais exactement ce que l’on va rencontrer.
Avant d’en faire mon activité, j’ai passé des centaines d’heures en forêt la nuit, simplement par passion, à observer, photographier et apprendre à mieux comprendre ce qui m’entourait. C’est progressivement que je me suis dit qu’il serait intéressant de pouvoir partager cette expérience avec d’autres personnes qui souhaitent découvrir la forêt guyanaise autrement.
Aujourd’hui, Guyane Explore est donc à la fois mon activité professionnelle et avant tout une véritable passion. Cette expérience personnelle influence beaucoup ma manière d’accompagner les groupes : je cherche autant à faire découvrir les espèces qu’à transmettre cette curiosité et cette envie d’observer la nature qui nous entoure !
Concrètement, à quoi ressemble une soirée type avec GuyanExplore sur un sentier comme le Rorota : comment préparez-vous l’itinéraire, le matériel, le cadre de sécurité, et quels sont les premiers comportements que vous apprenez au groupe pour observer sans déranger la faune nocturne ?
Une sortie nocturne commence bien avant d’arriver sur le sentier. Je prends notamment en compte les conditions météorologiques, les observations récentes et les caractéristiques du site afin d’adapter au mieux la sortie. Le Rorota est particulièrement intéressant car il permet de rencontrer une grande diversité d’espèces dans un environnement relativement accessible pour tous. Cependant, il est nécessaire de varier les sites afin de limiter notre dérangement sur une zone, c’est pourquoi je me déplace sur plusieurs communes afin d’effectuer des sorties nocturnes (kourou, roura. Saül…).
Côté matériel, je m’équipe notamment d’un éclairage adapté, d’une trousse de secours et du matériel nécessaire pour photographier les animaux rencontrés. Je peux également mettre certaines lampes à disposition des participants afin qu’ils puissent réellement prendre part à la recherche et à l’observation.
Avant de commencer, j’explique surtout quelques règles simples : progresser calmement, rester derrière moi, regarder où l’on pose les pieds et surtout apprendre à observer sans déranger. La discrétion est essentielle la nuit. On évite de toucher, de manipuler ou d’éclairer trop longtemps les animaux et on adapte notre comportement à leur présence.
L’objectif n’est pas simplement de « trouver des animaux », mais de prendre le temps de les observer, de comprendre leur comportement et leur mode de vie. Une sortie peut parfois réserver de très belles surprises, mais la faune reste imprévisible : c’est aussi ce qui fait toute la richesse de ces sorties !
Au fil de la soirée, je partage également mes connaissances sur les espèces rencontrées et je réalise des photographies que je transmets ensuite aux participants. L’idée est vraiment de faire de ces deux heures une immersion dans la forêt guyanaise, plutôt qu’une simple promenade nocturne.
Vous êtes particulièrement spécialisé sur les reptiles, amphibiens, insectes et petits mammifères actifs la nuit : quels sont, selon vous, les trois groupes ou espèces les plus emblématiques de ces sorties, et qu’est-ce que leur observation permet de comprendre de l’écosystème amazonien guyanais que l’on ne perçoit pas de jour ?
Je trouve qu’il est difficile de ne retenir que trois groupes, car c’est justement cette diversité qui fait tout l’intérêt d’une sortie nocturne. Cela dit, j’ai une affection particulière pour les serpents, et je suis toujours heureux de pouvoir faire découvrir ces animaux au public.
Ils sont souvent victimes de nombreuses idées reçues et associés systématiquement au danger. Les observer dans leur milieu naturel permet justement de mieux les comprendre et de se rendre compte qu’ils cherchent avant tout à éviter les interactions avec l’homme. Bien évidemment, certaines règles de prudence et de respect sont indispensables, mais un serpent qui n’est pas dérangé n’a aucune raison de faire quoi que se soit.
Les amphibiens sont également incontournables la nuit. Ils deviennent beaucoup plus actifs et leurs chants prennent une place importante dans l’ambiance sonore de la forêt. Ces vocalisations leur permettent notamment de communiquer et, chez de nombreuses espèces, de rechercher un partenaire pour se reproduire. C’est un aspect de la forêt que l’on perçoit très peu en journée.
Enfin, les insectes et autres petits animaux nocturnes permettent de découvrir une autre facette de cet écosystème. Une fois la nuit tombée, toute une activité se met en place : prédation, reproduction, alimentation… Des comportements parfois totalement différents de ceux que l’on pourrait observer durant la journée.
Au final, c’est ce qui me plaît le plus dans les sorties nocturnes : la forêt que l’on connaît le jour change complètement une fois le soleil couché. On découvre un autre écosystème, avec ses propres sons, ses propres comportements et une faune souvent peu connue.
Vous insistez sur un écotourisme exigeant, avec des groupes restreints et un respect strict du milieu : quelles sont les limites que vous vous imposez sur le terrain (approche des animaux, usage des lampes, fréquence de passage…) et comment gérez-vous les attentes de certains participants en quête de “spectacle” ou de sensations fortes ?
Pour moi, une sortie nocturne doit avant tout permettre de découvrir la forêt sans la perturber. Je privilégie donc les petits groupes et impose quelques règles simples : ne pas toucher ni manipuler les animaux, garder une distance adaptée et utiliser les lampes de manière raisonnée. Elles sont indispensables pour repérer et identifier certaines espèces, mais je veille à ne pas éclairer inutilement ou prolonger l’observation plus que nécessaire.
Je rappelle également aux participants que la faune sauvage reste imprévisible. On peut mettre toutes les chances de notre côté grâce à l’expérience et à la connaissance du terrain, mais je ne cherche pas à provoquer des rencontres ou à faire du « spectacle » à tout prix.
Si quelqu’un recherche avant tout une succession d’animaux ou des sensations fortes, ce n’est peut-être pas exactement l’expérience que je propose. L’objectif est d’observer, de comprendre et de respecter, et c’est justement cette part d’imprévisibilité qui fait toute la richesse d’une sortie nocturne.
GuyanExplore s’inscrit dans un réseau naturaliste actif (CERATO, faune-guyane.fr, etc.) : en quoi cette dynamique collective et le partage de données ou d’observations enrichissent-ils concrètement vos sorties nocturnes, et avez-vous un exemple de découverte ou de suivi d’espèce rendu possible grâce à ce réseau ?
Le réseau naturaliste est important sur le territoire. (Je n’ai pas d’exemple de suivi d’espèce directement rendu possible par GuyanExplore.) Les observations réalisées lors de mes sorties peuvent en revanche contribuer à enrichir les bases de données sur la faune présente en Guyane, notamment grâce au partage des espèces observées.
Cette dynamique a aussi un effet intéressant auprès du public : en découvrant la diversité de la faune lors d’une sortie, les participants sont souvent davantage attentifs à ce qu’ils peuvent observer ensuite chez eux, dans leur jardin ou lors de leurs propres balades. Ils peuvent à leur tour photographier et partager leurs observations.
C’est donc une dynamique collective où observer, partager et transmettre permettent progressivement de mieux connaître la biodiversité qui nous entoure.
Vous venez de refondre votre identité visuelle et votre site internet : quelles évolutions souhaitez-vous impulser pour les prochaines années, tant dans vos parcours nocturnes (nouveaux sites, nouveaux formats) que dans la sensibilisation du public aux enjeux de conservation de la faune guyanaise ?
Pour les prochaines années, j’aimerais continuer à développer mon activité tout en conservant une approche à taille humaine. J’aimerais notamment obtenir les autorisations nécessaires pour explorer de nouveaux sites nocturnes et faire découvrir d’autres milieux de la Guyane.
Depuis un peu plus d’un an, je développe également des séjours de plusieurs jours à Saül, avec des observations de jour comme de nuit en passant par la découverte du village et des randonnées autour. J’ai déjà pu accompagner quatre groupes depuis le début de l’année et souhaite poursuivre dans cette direction.
Mon objectif reste finalement assez simple : faire découvrir, faire comprendre et donner envie de préserver. Si les personnes repartent d’une sortie avec un autre regard sur la forêt et l’envie d’être davantage attentives à la nature qui les entoure, c’est déjà une belle réussite.
Pour terminer, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui vient en Guyane et qui hésite à sortir en forêt la nuit : que peut lui apporter une sortie avec un guide naturaliste comme vous, et quel état d’esprit devrait-il adopter pour vivre une expérience vraiment marquante et respectueuse ?
Beaucoup de personnes peuvent avoir une certaine appréhension à l’idée de sortir en forêt la nuit, que ce soit à cause de l’ambiance particulière ou de la peur de rencontrer certains animaux. Pourtant, c’est justement ce qui rend l’expérience aussi intéressante : apprendre à mieux comprendre ce que l’on observe permet souvent de dépasser ces craintes.
Être accompagné d’un guide naturaliste permet de découvrir la forêt autrement, d’apprendre à repérer les animaux et surtout d’adopter les bons comportements pour les observer sans les déranger.
Je conseillerais donc de venir avec curiosité, patience et l’envie de se laisser surprendre. La nature ne se laisse pas toujours observer comme on le souhaiterait, mais chaque sortie réserve son lot de découvertes. Chaque sortie est différente, et c’est justement cette part d’imprévisibilité qui rend l’expérience unique !
Pour en savoir plus : https://guyanexplore.com