Drupa, vous avez choisi de créer THEOBROMA CACAO GUYANE comme une très petite structure « de l’arbre à la tablette » à Saint-Laurent-du-Maroni : qu’est-ce qui, dans votre parcours personnel et dans votre relation au territoire, vous a donné l’élan d’entreprendre autour du cacao guyanais plutôt que dans un autre secteur ou ailleurs qu’en Guyane ?
C est tout un cheminement personnel au départ et l’amour que je porte à la guyane qui m’a emmené sur la voie du cacao de Guyane.J’ai toujours été passionnée par les arbres fruitiers du plateau des Guyane et à travers mes expériences professionnelles en tant qu’infirmière et enseignante à Saint-Laurent, je me suis rendue compte qu’il était urgent de valoriser ce patrimoine local qui était en train de se perdre. C’est ainsi qu’en même temps que je faisais ma formation agricole ,j ai rencontré le cacao. C’est en travaillant avec ce fruit que j’ai trouvé un sens à mon chemin de vie qui m’a donné l’élan d’entreprendre pour le valoriser.
Vous travaillez sur 3 à 4 hectares en agroforesterie, avec des variétés amazoniennes natives et des fèves issues d’anciennes plantations abandonnées : concrètement, comment cette approche façonne-t-elle votre modèle économique, vos contraintes du quotidien et la valeur ajoutée que vous créez par rapport à un chocolat « standard » importé ?
Pour moi la question ne s’est pas posée ainsi. C’était d’abord une passion puis un challenge que je me suis donnée. Nous n’avons pas de filière végétales développées en Guyane , donc je suis partie sur le défi de produire un chocolat de qualité en étudiant et en expérimentant toutes les étapes de la transformation avec les fèves issus d’anciennes plantation . Une fois que j’ai pu tester ce chocolat auprès de spécialistes et d’amateurs, je me suis demandée ce que je faisais avec tout cela. Il m’a alors semblé tout naturel de formaliser ce projet en entreprise dans lequel j’allais exercer toutes mes compétences: planter du cacao , produire un chocolat de qualité, soigner avec un produit sain et transmettre ce savoir faire. Ce modèle me semblait cohérent avec mes valeurs et un projet pionnier ancré sur le territoire . C’est la forte identité de ce chocolat qui lui donne de la valeur ajouté.
La tablette au awara est devenue une sorte de produit signature, très identitaire : pouvez-vous nous raconter la genèse de cette recette – des premiers essais à la commercialisation – et expliquer en quoi elle incarne, pour vous, un modèle de valorisation gastronomique et culturelle du cacao de Guyane ?
Les choix de saveurs sur mes tablettes se devaient de représenter la Guyane dans ces aspects culturels et identitaires. Le second critère c’était les saveurs en bouches qui ne devaient pas occulter la palette aromatique du cacao . C’est un subtil dosage sur chaque tablette , un travail de confisage maison pour le gingembre, le Curcuma, l’oseille pays et le savoir faire des communautés Créoles, Bushi ningue et amérindienne ( couac pinda et huile de pulpe d’awara) qui nous ont guidé pour finaliser notre offre . L Awara était une évidence étant donné le caractère identitaire guyanais qu’il véhicule avec le bouillon d’awara, De plus on a vu sa magie opérer avec le chocolat. Il offre une intensité fruitée et floral au chocolat incomparable. C’est mon chocolat préféré!
Vous évoquez un approvisionnement encore partiellement complété par des fèves importées, faute de volumes locaux suffisants : quels sont les verrous les plus concrets aujourd’hui pour bâtir une filière 100 % cacao guyanais (foncier, main-d’œuvre, logistique, structuration, financement…), et comment, en tant qu’entrepreneure, vous essayez de les contourner ?
Le manque de fèves guyanais marchands sur le territoire est du au fait que le cacao n’est pas cultivé pour l’agriculture. Le cacao marchand ne se vend pas en cabosses mais en fèves fermentées et séchées pour faire des bâtons de cacao et du chocolat. En attendant il faut planter et se donner les moyens de produire des fèves de qualité car nous ne sommes pas compétitif avec nos pays voisins qui cultivent et vendent leur cacao . Nous avons une réglementation lourde et des charges élevées en comparaison. C’est pour cela que nous devons miser sur la qualité des la plantation. Pour cela nous avons besoin de formations, de partage de connaissances et d’expérience car il n’existe pas ou très peu de littérature sur le cacao cultivé en agroforesterie et en agriculture bio en Guyane.Nous avons créé pour cela une association Bwakako début 2026!qui rassemble les planteurs et des producteurs de cacao de Guyane . J’ai été élue présidente de cette association et pis œuvrons pour la valorisation de ce cacao.Nous en sommes au début et au lieu de chercher des obstacles que nous avons identifié depuis longtemps, nous cherchons plutôt des solutions : travailler ensemble , partager nos expériences , nous former et créer des partenariats solides au niveau institutionnel: interpro végétal (IFIVEG), le Cirad , Ctg, draaf..
En tant que présidente de l’association BWAKAKO, qui fédère producteurs et transformateurs, comment percevez-vous la dynamique collective actuelle : quels sont, selon vous, les leviers les plus efficaces pour passer d’initiatives isolées comme la vôtre à une véritable filière structurée capable de peser économiquement, tout en restant artisanale et ancrée dans le territoire ?
J’ai déjà répondu partiellement à cette question, la dynamique est en train de se créer mais il faut que les volontés œuvrent dans le sens du développement de cette filière en Guyane . Il existe différents modèles et différentes perspectives pour le marché du cacao de Guyane , chacun est invité à donner sa vision , à partager son expérience tant que notre objectif reste commun : faire du cacao Guyanais un cacao d’excellence. Pour cela il faut se former , et valoriser le savoir faire Guyanais .
Votre participation au Salon du Chocolat de Paris 2025 a donné une visibilité nationale au cacao guyanais : à cinq ou dix ans, comment imaginez-vous l’évolution de l’entrepreneuriat autour du cacao en Guyane – en termes de volumes, de qualité, de notoriété internationale, mais aussi d’impact social pour les communautés locales ?
Je souhaite que cette filière devienne une filière d’excellence, que le nombres d’acteurs et entrepreneurs du cacao guyanais augmentent avec la création d’emploi et de donner aux jeunes générations l’envie de valoriser les produits précieux de leur territoire en se reappropriant le savoir faire de leurs anciens.
Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser à celles et ceux qui voudraient entreprendre en Guyane autour de produits agricoles locaux comme le cacao : quels écueils doivent-ils absolument anticiper, et quel conseil très concret leur donneriez-vous pour transformer une belle idée en projet viable et durable ?
Je leur dirais qu’il faut viser la production agricole à forte valeurs ajoutées : poivre, cacao, vanilles, plantes medecinales, plante rares , plantes alimentaires non conventionnels et dans un souci de ne pas perdre la génétique de nos espèces faire des banques de semences. Il faut se faire connaître dans un premier temps en créant son réseau , c’est très important d’avoir un réseau de soutien avant de commencer.Passer à l’action ! Et enfin et pas des moindre, prendre conscience que nos ressources ne sont pas infinies si nous ne respectons pas la nature, les sols et l’air , la terre .
Pour en savoir plus : https://www.theobroma-cacao-guyane.fr