Communautés amérindiennes

Cinquante ans auprès des Teko : mémoire d'un ethnologue en Guyane

Professeur Navet, vous avez été instituteur à Camopi au début des années 1970 avant de consacrer quarante ans de recherche aux peuples autochtones, notamment les Teko : comment cette première expérience en Guyane a-t-elle façonné votre regard sur la mémoire...

23 juillet 2026 13 min de lecture
Cinquante ans auprès des Teko : mémoire d'un ethnologue en Guyane

Professeur Navet, vous avez été instituteur à Camopi au début des années 1970 avant de consacrer quarante ans de recherche aux peuples autochtones, notamment les Teko : comment cette première expérience en Guyane a-t-elle façonné votre regard sur la mémoire et les transformations de la vie amérindienne ?

Depuis l'obtention d'une thèse de 3ème cycle en Ethnohistoire (1976, Université de ParisV-René Descartes) et d'une thèse d'Etat en Anthropologie (1989, EHESS), j' ai mené de front des recherches sur les Amérindiens Teko de Guyane et les Amérindiens subarctiques (Ojibwé et Innu) du Canada. J'ai été nommé Instituteur chargé de direction de l'Ecole mixte de Camopi à la rentrée de 1971 dans le cadre d'un "programme d'enseignement adapté aux populations tribales de Guyane" initié par Françoise et Pierre Grenand qui, eux, furent nommés, à la même date et pour plusieurs années, à Trois-Sauts. Un an d'exercice à Camopi m'a convaincu qu'il y avait une incompatibilité entre le mode de vie et les valeurs des Amérindiens (Teko et Wayapi à Camopi) et s'opposaient, voire étaient incompatibles, avec la politique officielle qu'un mot peut résumer : assimilation. Les politiques "indiennes" de la France s'appuient sur une série de préjugés enracinés dans l'idéologie hégémonique de l'Eglise chrétiennes (la "mission apostolique"), et les théories évolutionnismes pseudo-scientifiques, des 18e et surtout 19e siècle : il n'existe qu'une histoire, une histoire écrite, qui mène d'un état supposé "sauvage" ("païen") à un état supposé "civilisé" (chrétien, scientifique et techno-consumériste) et il est du "devoir" des tenants du second modèle, les "civilisés", d'y faire accéder les premiers ("les primitifs"). La tradition orale des sociétés traditionnelles, les Teko par exemple, est niée, les langues, qui ne sont pas de "vraies" langues mais des "idiomes", sont dévaluées, les savoirs dépassés, obsolètes, etc. En 48 ans de présence intermittente(1971-2019) en Guyane, et particulièrement en pays teko (communes de Camopi et Maripasoula) j'ai surtout observé, avec beaucoup de tristesse, à une dégradation des conditions de vie et à une perte des valeurs traditionnelles des populations amérindiennes. Il reste que les capacités d'adaptation et de résilience des Amérindiens permettent encore d'espérer.

Dans vos travaux sur les Teko et plus largement sur les peuples amérindiens de Guyane, quels sont, selon vous, les éléments de la vie quotidienne et des pratiques symboliques (chasse, rituels, onirisme…) qui ont le plus résisté aux mutations liées à l’orpaillage, aux politiques de développement et à la scolarisation ?

Tant ma fonction d'ethnologue que l'application, sur le terrain, du Projet d'enseignement adapté, m'ont conduit à m'intéresser à la langue et à la culture des Teko qu'on appelait encore "Emerillon". L'entreprise officielle d'assimilation a repris de plus belle, surtout sur le plan technologique mais aussi sur le plan mental. Après mon départ de Camopi en juillet 1972, départ décidé par l'Administration, on est revenu à Camopi à une école classique à plein temps et selon les programmes officiels qui ne prennent en compte qu'un seul modèle culturel, dans ce cas le modèle français, symbolisé par la fameuse formule "Nos ancêtres, les Gaulois.".Assis une grande partie du temps devant un tableau noir ou, de nos jours bien souvent, devant des ordinateurs (et, à l'extérieur, des smartphones), les enfant, en plus de perdre toute acuité sensorielle, n'ont plus le temps et la capacité d'apprendre les savoirs et les pratiques traditionnels. L'explosion démographique et les réglementations des espaces protégés, du côté brésilien (Parc National des Monts Tumuc Humac) comme du côté français (Parc Amazonien de Guyane), augmenté par l'orpaillage illégal et les dégradations et les pollutions qu'il engendre (déforestation, dépeuplement des cours d'eau, mercure, etc.), les transformations (qualifiées sans fondement d'"améliorations") de l'habitat, etc., ont restreint et modifié considérablement les espaces de vie, sur les plans physique (l'ethnocide et l'écocide) et mental (l'égocide). C'est le plan de l'imaginaire (rêve, mythes, chamanisme...) à l'interface entre "nature" et "surnature" (qui finissent par ne faire qu'un) qui résiste le mieux à tous les facteurs exogènes d'acculturation et d'assimilation. C'est sur ce socle qu'on peut_- on en perçoit des signes -, reconstruire des identités collectives et individuelles, la conscience de l'unité et de la diversité du genre humain, constatant que l'esprit communautaire n'équivaut pas, tout au contraire, à communautarisme, comme le disent les discours officiels.

Vous avez défendu très tôt un projet d’enseignement adapté aux populations amérindiennes à Camopi : avec le recul, que révèle cette expérience des tensions entre transmission des savoirs traditionnels, injonctions de l’école républicaine et aspirations des communautés elles-mêmes ?

La réduction des espaces de vie, la concentration de l'habitat autour des instruments de l'acculturation (mairie, poste, espace scolaire, bureaux du Parc Amazonien de Guyane, magasins,dans une moindre mesure dispensaire, etc. ; l'échec des autorités à mettre à l'orpaillage clandestin, une école uniformisatrice - selon le modèle dominant -, des influences extérieures de toutes natures (de toutes dénature" faudrait-il dire), en particulier celles des sectes religieuses, celles des medias qui prolifèrent, etc.,amènent à douter de la pertinence du slogan résumant ce qui serait la solution à tous les problèmes, "les Amérindiens (et les sociétés traditionnelles en général) doivent concilier tradition et modernité". Beaucoup de jeunes sont plus attirés aujourd'hui par les rythmes venus d'ailleurs, à commencer par la rap, que par les sonorités des flûtes Tule. Beaucoup s'intéressent davantage à la mode et au styles de vie occidentaux qu'aux mythes et à la tradition orale qui s'érodent ou qui disparaissent au rythme ou meurent les "anciens"' qui savaient encore les raconter. Ceux qui restent, très peu nombreux aujourd'hui au-delà de 60 ans, sont eux-mêmes souvent peu disposés à transmettre, à travers les mythes et l'histoire orale, leur savoir-vivre et leur savoir-être. La substitution d'une économie de marché (monétaire) à l'économie de subsistance traditionnelle, le développement du salariat, etc., sont autant de freins à la poursuite du mode d'être, de penser et d'agir traditionnel. De plus, l'impossible ajustement à des situations qui échappent de plus en plus aux gens concernés (concentration et transformation de l'habitat), la perte des repères, créent un véritable situation de crise (inégalités de toutes sortes, jalousies, conflits au sein et entre les groupes...) qui se traduit par le recours à ces "paradis artificiels", berceaux d'illusions, de mal-être, que sont l'alcool et à la drogue, à la violence contre les autres (intra-conjugales) et contre soi (suicide). Le tourisme aux multiples dangers (sanitaires, moraux, invasifs, etc.) qui s'impose à nouveau comme une source de revenus pour les communes encourage le développement d'une culture de carton-pâte, d'un imaginaire frelaté, de "groupes folkloriques", de pratiques (danses, chants, tenues dites "de fête", etc.) qui ne sont plus là pour construire des personnalités, favoriser des relations d'équilibre au sein et entre les groupes, créer du bien-être dans la fête collective, dans un "être ensemble pour mieux être soi", mais pour la plaisir éphémère et illusoire de gens extérieurs - les touristes, les officiels de passage, etc.- qu'on entretient, eux aussi, dans l'illusion que c'est "ça" la culture amérindienne authentique.

L’orpaillage et les pressions sur les territoires de chasse bouleversent les rapports au territoire, au rêve et au monde spirituel que vous avez largement étudiés : comment ces perturbations environnementales se traduisent-elles concrètement dans les pratiques oniriques et dans la mémoire collective des Teko ?

Même si quelques-uns se sont laissés entraînés vers les profits illusoires que sont ceux de l'or et de la drogue, la grande majorité des Amérindiens restent opposés à l'exploitation de l'or sur ce qu'ils considèrent comme leurs territoires, bien au-delà des Zones de Droits d'Usage Collectif qui leur furent reconnues en 1987. L'une des principales revendications autochtones est la restitution territoriale. La plupart aussi des Tekos jugent le PAG comme une restriction inacceptable de leurs droits d'exploitation des produits de la forêt dont ils vivent (vivaient ?) traditionnellement, surtout devant l'impuissance de celui-ci à régler le problème de l'orpaillage clandestin. La conscience écologique est inscrite dans la culture traditionnelle ; par exemple, par l'effet des interdits (edzekwaku en teko), on ne chasse pas n'importe quoi, n'importe comment, n'importe quand, avec n'importe qui, etc. Dans la tradition teko, le padze (chamane en teko) rêvait le nombre de pécaris que les chasseurs pourraient tuer dans une chasse collective le lendemain ; par la vision onirique ou des états de conscience modifiés (recours au takweni, substance hallucinogène), il parlait aux "esprits" qui lui indiquaient les remèdes pour guérir telle et telle maladie, des événements à venir (prophéties), etc. Mais les nuisances sonores (sound systems), olfactives (essence), visuelles (l'habitat "moderne"), etc., des grands regroupements de population comme les bourgs de Maripasoula et Camopi où vivent les Teko, font fuir les esprits, tuent l'imaginaire. Les jeunes candidats à la fonction de padze se font rares car l'initiation est longue et contraignante, et ceux qui pourraient transmettre les savoirs et les pratiques inhérents à cette fonction d'exception sont très rares aujourd'hui.

Votre ouvrage « L’Occident barbare et la philosophie sauvage » interroge radicalement notre manière de penser l’Autre : en quoi le cas des sociétés amérindiennes de Guyane, confrontées à des politiques extractivistes et sécuritaires, révèle-t-il les impensés et les violences symboliques de notre modèle de développement ?

Les civilisations qui ont tendu et tendent toujours à s'imposer sous les formes multiples du colonialisme (ou, si l'on veut, du néocolonialisme, ou encore de la mondialisation, mais c'est à peu près la même chose) l'ont toujours fait au nom de principes prétendument moraux liés aux religions hégémoniques que sont le Christianisme et l'Islam. Chacune prétendait et prétend toujours être la seule "vraie" religion, la seule capable d'assurer aux humains une vie éternelle, etc. Et chacune s'investit du devoir de convertir les mécréants, infidèles, païens, etc. à SA religion. Transposé, par exemple, en Amérique, mais partout ailleurs, ce devoir s'est traduit par des actes et des politiques d'ethnocide (destruction de l'Autre, de la diversité culturelle) avec la forme extrême du génocide (anéantissement de populations entières) ; écocide (destruction de la biodiversité, des environnements naturels et surnaturels) : égocide (destruction ou érosion de l'identité vécue au niveau individuel). L'exploitation sans frein des ressources du sol (forêt, eau, air...) et du sous-sol (or et minerais précieux comme les métaux rares, etc.) sont des formes d'écocide que l'on trouve en Guyane et dans le monde amazonien en général (et partout ailleurs bien sûr). La violence contre l'environnement, à des fins purement et simplement d'enrichissement matériel d'une poignée de profiteurs, est inséparable de la violence à l'encontre des peuples qui ont une autre relation avec ces environnements, une relation de solidarité et de respect conçue comme souhaitable d'un point de vue éthique et surtout nécessaire pour la survie de tout ce qui se meut sur cette petite planète : les sociétés que je qualifie de "traditionnelles", et seulement elles. Elles se définissent comme tendant, à tous les niveaux vers un triple-équilibre : celui des relations que les êtres humains entretiennent, individuellementr et collectivement, avec le reste du monde vivant, visible (niveau écologique) et invisible (niveau spirituel) ; équilibre des relations que les êtres humains entretiennent entre eux, au sein de chaque groupe local (niveau sociographique) et entre les groupes (niveau diplomatique) ; équilibre de l'individu obtenu par l'éducation et l'inculcation de principes éthiques de bien-vivre avec les Autres créatures humaines et non humaines, visibles et invisibles.

Si l’on se projette dans vingt ou trente ans, quels scénarios envisagez-vous pour l’avenir de la vie amérindienne en Guyane : voyez-vous se dessiner des formes nouvelles d’hybridation entre modes de vie autochtones, revendications politiques et contraintes économiques, ou au contraire un risque d’effacement accéléré de cette mémoire ?

Le scénario catastrophe serait une caboclisation des Teko et l'accomplissement des politiques de melting pot. Montaigne déjà prônait la diversité culturelle et les biologistes comme les ethnologues aujourd'hui ont montré que celle-ci est un aspect de l'indispensable diversité biologique. En plus de revendications culturels, territoriales et politiques exprimées par les associations autochtones de Guyane, nous pourrions ajouter la nécessité de donner une identité juridique aux grands systèmes naturels : fleuves, forêts, montagnes, etc. Et surtout de prendre en compte d'autres modèles sociaux que ceux qui confondent progrès et facilité et qui attendent beaucoup (trop) de l'Intelligence artificielle (IA) qui n'aboutira qu'à un désenchantement du monde. Un ami innu du Québec me disait avec tristesse : "Nos enfants ne savent plus rêver." Dans la tradition voisine des Indiens Ojibwé de l'Ontario, le Grand Esprit, Kitche Manitu, fit don aux humains, pour pallier leurs déficiences, du pouvoir de rêver....

Pour conclure, que souhaiteriez-vous dire aux lectrices et lecteurs — en particulier aux jeunes chercheurs, enseignants et décideurs publics — qui souhaitent contribuer à la sauvegarde de la mémoire amérindienne en Guyane sans la figer ni la folkloriser ?

J'aimerais citer Jean Malaurie, grand connaisseur des Inuit, récemment disparu, qui écrivait : " Ecoutons les petits peuples, ils ont des leçons de survie à nous donner". Ou Robert Jaulin, ethnologue, qui affirmaittion lors d'un entretien, non sans quelque humour : "Il est temps d'être Indien." La parole finale pourrait être laissée au chef sioux hunkpapa Siting Bull qui déclarait, vers la fin du 19ème siècle, lors d'un conseil tribal" "Ne nous précipitons pas pour prendre des décisions, rappelons-nous que tout ce que nous déciderons affectera la vie de nos enfants et de nos petits-enfants."

Pour en savoir plus : https://guyane-experience.com