Stéphane, vous êtes fils d’agriculteurs normands et aujourd’hui installé au cœur de la forêt amazonienne : pouvez-vous nous raconter le chemin personnel et les rencontres qui vous ont conduit à créer et co-gérer le Gîte Moutouchi sur le Plateau des Mines ?
Le gîte a essentiellement été pris en main par Solaine mon épouse, durant les années les plus difficiles, nous ayant conduits vers une acquisition du site Moutouchi que tenaient Franck et Isabelle auparavant. Mon épouse et moi étions tous les deux en recherche d'un territoire inscrit dans une forte dynamique de développement pour pouvoir proposer nos services (Français Langue Etrangère et Développement Rural). La Guyane s'est imposée à nous sur les conseils d'une amie y résidant à l'époque. La destination permettait notamment une installation en famille, avec les filets de sécurité français. Après 4-5 années professionnelles, nous étions sur le point de changer de territoire quand on nous a fait suivre l'annonce de Franck et Isabelle à propos de Moutouchi. Nous nous sommes rencontrés, le courant est passé, et nous nous sommes installés après une période de 3 mois de tuilage avec eux, pour comprendre le fonctionnement de ce site, situé hors réseaux! Un grand merci d'ailleurs à eux pour la confiance qu'ils nous ont accordés.
Quand un visiteur franchit la piste et arrive au Gîte Moutouchi pour la première fois, comment vous y prenez-vous concrètement pour lui faire « entrer » en Guyane : quelles sont les premières choses que vous lui montrez, lui expliquez, lui faites goûter ou entendre pour qu’il comprenne où il se trouve ?
L'accueil à Moutouchi se veut à la fois spontané et rassurant, puisqu'il est avant tout familial. Les visiteurs, nos "gîteux" comme on les appelle, sont tout d'abord rassurés de voir des enfants qui évoluent sur place, pieds nus... et visiblement en bonne santé! Le reste est fait d'une courte marche vers les gîtes, où nous laissons les visiteurs faire sortir leurs questions ou éventuelles appréhensions, à leur rythme. Pour des personnes arrivant de métropole, vivant en milieu fermé, urbain, et déconnecté de la nature, la première confrontation avec autant de verdure peut avoir quelque chose d'impressionnant! Ca fait partie de l'offre de Moutouchi, aborder la nature telle qu'elle est, et laisser venir le calme petit à petit, bercé par la routine sonore des animaux qui nous entourent. Ensuite suivant le feeling réciproque on peut amener les visiteurs à découvrir les plantes du jardins, notamment avec la participation de nos enfants qui déambulent avec les "gîteux" en leur faisant goûter les feuilles, sentir les fleurs, ou encore à ouvrir les yeux sur la formidable faune locale. Ensuite viennent les échanges plus d'activités comme les repas que nous proposons, les randos, les mises en lien avec les partenaires de découvertes du territoire de l'Ouest (Agriculteurs, Agro-transformateurs, Forgeron, Guides...).
Votre gîte propose à la fois un carbet traditionnel en hamac, des bungalows plus confortables et un grand gîte lumineux : en quoi cette diversité d’hébergements vous permet-elle de raconter différentes facettes de la Guyane, entre mode de vie traditionnel, confort moderne et immersion en forêt ?
La formulation de la question résume bien notre volonté. En gros: Ne paniquez pas, vous êtes dans la nature, vous êtes en sécurité, tout va bien... ce sont les gens de l'extérieur les vrais aventuriers, laissez-vous porter par l'indolence de la forêt amazonienne! Pour cela les carbets proposés offrent tous un accès le plus ouvert possible à la nature, ici pas de porte, pas de clés, pas de fenêtre. Les bruits, les oiseaux, les insectes évoluent avec nous dans une forme de collocation où chaque individu cohabite, tout le monde se rencontrant régulièrement! Nous avons pensé tous nos carbets comme des lieux privilégiés, privatisés, ici pas de remplissage! Seul le carbet hamac offre un lieu d'accueil collectif pour les groupes et/ou les voyageurs de dernière minute! Chaque carbet se veut rassurant avec des équipements simples, fonctionnels, permettant de rappeler que le véritable luxe peut se résumer en un décorum naturel, une cuisine simplement équipée, et de quoi bien se reposer! Revenir à l'essentiel, pour mieux discerner le superflu.
Vous vivez au milieu d’une faune très riche (oiseaux, mammifères, serpents, chauves-souris, amphibiens, insectes…) : comment transformez-vous cette biodiversité, parfois impressionnante pour les visiteurs, en expérience pédagogique et sensible, sans tomber dans le « safari » spectaculaire ni dans la banalisation des risques et des enjeux écologiques ?
La première des règles pour nous c'est de respecter les "gîteux" dans leur rythme et leurs limites. Si des gens viennent passer juste une nuit, c'est qu'ils viennent chercher un refuge calme. S'ils viennent pour plus de temps alors ça traduit une porte plus ou moins ouverte à la rencontre avec l'écosystème. Les séjours allant d'une nuit à plusieurs semaines, on laisse la demande émerger, tout en jaugeant les limites. Nous avons déjà un environnement direct qui peut satisfaire les débutants, mais aussi les spécialistes, tout est question du focus de leurs observations. Pour encourager une expérience bénéfique, nous encourageons d'abord à découvrir les sentiers présents à proximité, que nous laissons en accès libre ou accompagné. Dès septembre 2026, nous aurons en plus la chance d'avoir sur site un guide spécialisé en sorties diurnes et nocturnes, qui viendra booster nos connaissances floristiques et faunistiques! Au delà du plateau des Mines nous avons en plus un réseau d'acteurs présents sur SLM, Apatou et Awala-Yalimapo avec qui il nous parait indispensable de travailler, chacun ayant ses compétences, ses moyens, ses attentes... Pour le moment l'effet Safari est limiter sur SLM, le tourisme se développe à un rythme humain, et fort heureusement on ne fait pas encore la queue pour prendre une photo au pied des chutes Voltaire! Pour revenir à la question il est toujours important néanmoins de désamorcer les appréhensions concernant la vie sur le site, et être honnête avec tout le monde (y compris soi-même), la peur est un frein à la découverte, mais aussi un filet de sécurité! En gros il convient de rappeler les sources de danger, mais aussi que le risque est lié à une exposition, dont chacun est responsable. Ici, animaux et êtres humains trouvent leur place, sans trop empiéter sur leurs territoires respectifs, et si ça arrive, la peur des hommes comme des animaux permet de ramener chacun vers son espace! Quant aux enjeux écologiques, à l'heure actuelle nous pensons que le fait d'encourager chacun à gérer ses déchets jusqu'à leur dépôt au container (situé à 15 km), reste un outils important. Chacun emmène ce qu'il souhaite (eau, alcool, soda, biscuits, soda, yaourts...), mais il sera confronté à la gestion de ses propres déchets au moment de partir. Les consommations d'eau et d'électricité sont présentées comme n'étant pas infinies, et donc à mobiliser avec rationalité. Ici ces ressources sont mobilisées ou produites sur place, pas d'apparentes disponibilités liées à une fourniture sans limite! Et si jamais une panne apparaissait, nous en partagerions collectivement les conséquences, ce qui immergerait encore plus les visiteurs dans la naturelle réalité d'un site comme Moutouchi.
La table d’hôtes animée par Solaine semble être un vecteur important de découverte : comment construisez-vous vos menus pour que chaque repas soit aussi un voyage dans les produits, les savoir-faire et les histoires culinaires de la Guyane, et quelles limites vous fixez-vous en termes d’approvisionnement local et de saisonnalité ?
Je vais commencer par la base, car il faut toujours partir de ce qui est disponible sur place. Les produits agricoles que nous utilisons sont tirés des marché locaux, quand ils constituent l'offre agricole de Guyane (fruits, légumes, viandes, poissons...). A partir de là, la restauration est plus liée à l'idée d'activité touristique qu'à une découverte du patrimoine culinaire local uniquement. D'une part parce que c'est notre ADN, nous sommes construits des lieux que nous avons "vécus" et aimons les fusionner. Nos repas peuvent être aussi l'occasion de mettre en avant des produits particuliers (rose de porcelaine, maracudja...), ou des modes alimentaires végétariens. D'autre part la cuisine "guyanaise" est une partition à plusieurs mains venant de pleins d'horizons divers, chacun étant très marqué culturellement, que nous ne pouvons que ramener notre touche à nous et maintenir une identité plurielle, socle de la cohérence du territoire selon nous. Depuis quelques années nous proposons également une approche plus gastronomique, à la demande, ce qui nous force à pousser le curseur d'innovation toujours plus haut, notamment avec la mobilisation progressive des plantes alimentaires non conventionnelles.
Entre l’essor des plateformes comme Airbnb, votre présence dans des guides (Routard, Petit Futé, Guyane Amazonie) et la pression croissante sur les milieux naturels, comment voyez-vous évoluer dans les prochaines années le tourisme en forêt en Guyane, et quelle place un gîte comme Moutouchi peut-il occuper dans un modèle plus responsable ?
Le développement des plateformes a été vivement ressenti comme un segment particulier de notre clientèle. On y retrouve une certaine tendance d'immédiateté, et l'importance du commentaire, comme constituant presque des modèles économiques parallèles. Nous voyons également l'importance de la présence sur les réseaux sociaux, et de l'animation de ceux-ci comme outils de publicité. En gros on a 45 ans, on est pas super connecté, ni tout à fait en accord avec ce modèle de communication, on doit néanmoins prendre le train en marche, tout en gardant notre identité. En gros pour nous l'importance d'une voix qui nous dit 'humm c'était délicieux", ou "y a un problème avec le robinet"... vaut beaucoup plus qu'on commentaire échangé par le biais de n'importe quelle plateforme! Nous pensons que les démarches sont différentes entre chercher un guide (papier ou non) et se voir suggérer une destination par IA, destination qui sera finalement proportionnellement d'autant plus visible que les moyens d'occupation des réseaux seront importants... ce qui pourrait mettre à mal la diversité de l'offre touristique de Guyane. Il faut préserver ce mode d'accès au patrimoine amazonien, afin de ne pas uniformiser/aseptiser un tourisme combinant murs et climatisation comme une base obligée d'offre d'accueil en milieu rural. Enfin il sera important de réfléchir avec l'évolution de différents PLU sur le soutien ou le maintien de l'accueil en milieu rural, et notamment en agro-touristique.
Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui rêve de découvrir la Guyane autrement que par les circuits classiques, et quel état d’esprit devrait-il adopter en arrivant au Gîte Moutouchi pour vraiment se laisser transformer par cette expérience en pleine Amazonie ?
Je lui dirais qu'il a déjà fait le plus gros du travail en allant au delà des préjugés d'insécurité qui ternissent l'image de la Guyane. Après je ne sais pas si dans l'Ouest de la Guyane l'idée de circuit classique existe vraiment, mais je lui dirais de suivre un conseil de slow-touriste: En Guyane il est urgent d'attendre! Il faut se laisser aller à une sieste qu'on a pas forcément l'habitude de faire chez soi, appréhender sans appréhension inutile, refaire confiance à la nature tout en la respectant comme lieu de vie car ici elle peut être hall d'entrée, salle à manger ou chambre XXL! Enfin notre réseau est un atout sans cesse en renouvellement, et toujours perfectible par les échanges avec les habitants de SLM et ses environs!
Pour en savoir plus : https://gitemoutouchi-guyane.fr/