Vincent, pouvez-vous nous raconter comment vous êtes arrivé à l’herpétologie en Guyane et en quoi votre activité de naturaliste indépendant façonne votre manière d’explorer et de raconter la biodiversité de ce territoire ?
Je suis arrivé en Guyane en 2013 pour mes études, afin d’y suivre un BTS Gestion et Protection de la Nature. C’est à cette période que j’ai commencé à m’intéresser au naturalisme et plus particulièrement à l’herpétologie en Guyane.
Aujourd’hui, en tant qu’indépendant, je réalise des études, des inventaires et des suivis, mais je pratique également la photographie et la vidéographie de l’herpétofaune. À travers ces différentes approches, j’explore cette biodiversité fascinante et j’essaie également de la faire découvrir et de vulgariser les connaissances autour de cette thématique.
Sur le terrain, à quoi ressemble concrètement une mission d’inventaire herpétologique ou de diagnostic écologique en forêt guyanaise, et quelles sont les espèces ou situations qui vous ont le plus marqué au cours de ces dix dernières années ?
Sur le terrain, une mission d’inventaire ou de diagnostic peut être très différente selon sa durée et sa localisation. Elle peut s’effectuer sur une ou deux nuits autour de l’île de Cayenne, ou encore pendant quinze jours dans le cadre de missions héliportées au cœur de la Guyane.
Dans le premier cas, les inventaires sont le plus souvent réalisés entre 17 h et minuit, afin de rechercher à la fois les espèces diurnes, en fin de journée, et les espèces nocturnes. C’est durant cette période que les chances de rencontre sont les plus importantes.
Dans le second cas, les missions de plusieurs jours, voire de plusieurs semaines, nécessitent une logistique bien plus importante, avec notamment la gestion de la nourriture, des nuits en hamac, des batteries et du matériel. Cependant, le principe reste le même. Les inventaires sont réalisés tout au long de la journée, notamment lors des déplacements sur le terrain, avec un effort de recherche plus important la nuit afin de maximiser les chances de rencontre.
En amont, il est également nécessaire d’identifier les zones les plus propices à la présence des espèces recherchées : criques, zones de savane-roche, forêts de bas-fond, etc.
Sur le terrain, une bonne frontale, un appareil photo, une bonne connaissance des espèces et surtout de la patience suffisent pour réaliser un inventaire efficace.
De nombreuses espèces m’ont marqué au cours de ces dix dernières années. Cependant, des espèces comme le Boa canin (Corallus caninus) ou le Dendrobate à tapirer (Dendrobates tinctorius) sont toujours un véritable plaisir à observer dans leur milieu naturel.
En tant que validateur Faune-Guyane et auteur des fiches de reconnaissance des amphibiens, comment articulez-vous rigueur scientifique, données de science participative et contraintes du terrain pour produire une connaissance fiable sur la biodiversité locale ?
La rigueur scientifique et l’expertise s’acquièrent au fur et à mesure des années. Cela passe notamment par la connaissance des espèces, de leurs mœurs, de leurs habitats, de leurs chants, etc. Bien que la littérature scientifique soit une aide précieuse, c’est le terrain qui reste le plus formateur.
La production de données issues de la science participative, bien que très présente dans la culture naturaliste en Guyane, reste un choix personnel. Des sites comme Faune-Guyane ont l’avantage d’être d’excellents outils pour compiler et partager des données, et sont également accessibles à toutes et tous.
Enfin, les contraintes liées au terrain font partie de ce qui rend ces recherches aussi palpitantes. Si le terrain ou la recherche des espèces étaient trop faciles, cela ferait sans doute perdre une partie du charme de la démarche. Tout cela permet la production de données naturaliste toutefois l'erreur est humaine et le site comme faune-guyane, ou inaturalist permet un regard auprès de validateur, à mon niveau des erreurs sinon des doutes sont possibles, le cas échéant j'ai régulièrement des échanges avec mes compères sur des critères d'identifications, des chants etc.
Vous êtes à la fois herpétologue, photographe, vidéaste et droniste : comment ces différents métiers se nourrissent-ils mutuellement, et en quoi l’image (photo, vidéo, drone) peut-elle devenir un véritable outil de connaissance et de protection des reptiles et amphibiens ?
Ces différentes activités sont finalement assez complémentaires. L’herpétologie reste au cœur de ma démarche : c’est la connaissance des espèces, de leur écologie et de leurs habitats qui me permet ensuite de savoir quoi rechercher, où et comment l’observer.
La photographie et la vidéo sont pour moi des outils permettant de documenter cette biodiversité, mais aussi de la transmettre. Une belle image (et j'appuie mes mots sur la qualité esthétique) peut permettre d’illustrer un comportement, un habitat ou une espèce, mais surtout de sensibiliser un public qui n’a pas forcément l’occasion de la découvrir sur le terrain. On s’imagine facilement une photographie d’un papillon posé sur une herbe, dans une zone ouverte, avec le soleil en arrière-plan. On imagine moins facilement une belle photographie d’un crapaud ou d’un serpent, alors que certaines espèces sont absolument exceptionnelles par leurs couleurs, leurs formes ou leurs capacités de mimétisme.
Le drone apporte une autre dimension. Il permet d’avoir une vision plus globale des habitats et des milieux, de documenter leur évolution ou encore de mettre en évidence certaines caractéristiques difficilement perceptibles depuis le sol. Dans le cadre d’études ou de suivis, l’image aérienne peut ainsi devenir un véritable support d’observation et de documentation.
Au final, je considère ces différentes compétences comme des outils complémentaires : le terrain permet d’acquérir la connaissance, la photographie et la vidéo permettent de la documenter et de la transmettre, tandis que le drone permet parfois de changer d’échelle et d’observer les milieux autrement. L’objectif reste toujours le même : mieux connaître cette biodiversité pour mieux la faire connaître et, je l’espère, contribuer à sa protection.
À travers l’association GRISON, la Compagnie des Guides de Guyane et des projets comme « Les écailles de la forêt » au parc Yasuní, comment parvenez-vous à concilier exploration naturaliste, médiation auprès du public et enjeux de conservation, parfois dans des contextes politiques ou économiques tendus ?
Pour moi, ces trois dimensions sont difficilement dissociables. L’exploration naturaliste permet d’abord d’acquérir des connaissances sur les espèces et leurs milieux. La médiation permet ensuite de transmettre ces connaissances et de faire découvrir au public une biodiversité parfois méconnue ou mal comprise. Enfin, cette meilleure connaissance et cette sensibilisation peuvent contribuer à faire émerger des enjeux de conservation.
À travers GRISON, la Compagnie des Guides de Guyane ou encore des projets comme « Les écailles de la forêt » au parc Yasuní, j’essaie justement de créer ce lien entre le terrain, la connaissance et le grand public. L’image, les observations naturalistes, les inventaires ou encore les sorties de terrain sont autant de moyens de raconter cette biodiversité et de montrer concrètement pourquoi elle mérite d’être étudiée et protégée.
Dans certains territoires, ces projets peuvent effectivement se dérouler dans des contextes économiques, sociaux ou politiques complexes. Cela demande de rester humble, de bien comprendre le contexte local et de travailler autant que possible avec les acteurs du territoire. La conservation ne peut pas se faire uniquement depuis l’extérieur : elle doit aussi prendre en compte les personnes qui vivent, travaillent et dépendent de ces milieux.
C’est finalement ce qui me plaît dans cette approche : pouvoir passer de l’observation d’un animal sur le terrain à sa documentation, puis à sa transmission auprès du public. Même si une photographie ou une observation ne permet évidemment pas, à elle seule, de résoudre les problèmes de conservation, elle peut contribuer à faire connaître une espèce, susciter de l’intérêt et, parfois, donner envie de la protéger.
Selon vous, quels sont les grands défis à venir pour l’étude et la préservation des amphibiens et reptiles en Guyane (pressions humaines, changement climatique, fragmentation des habitats…) et comment le métier d’herpétologue indépendant doit-il évoluer pour y répondre ?
Je pense que la priorité pour les années à venir est surtout de renforcer la prise en compte de l’herpétofaune, mais plus largement de l’environnement et de la biodiversité, dans les politiques publiques et les décisions d’aménagement du territoire.
On dispose aujourd’hui de nombreuses connaissances et de nombreuses données naturalistes, mais elles doivent pouvoir être réellement prises en compte dans les décisions. Les reptiles et les amphibiens sont parfois moins visibles ou moins considérés que d’autres groupes, alors qu’ils jouent un rôle essentiel dans les écosystèmes et peuvent être de très bons indicateurs de l’état des milieux.
Les pressions sur les habitats — fragmentation, artificialisation, exploitation des ressources, activités minières ou encore changement climatique — rendent cette prise en compte d’autant plus importante. L’enjeu est donc de mieux intégrer les connaissances naturalistes en amont des projets et des politiques publiques, plutôt que d’intervenir uniquement lorsque les impacts sont déjà présents.
Dans ce contexte, le métier d’herpétologue indépendant doit lui aussi évoluer. Il ne s’agit pas seulement de réaliser des inventaires, mais de produire des données robustes, de les transmettre aux bons acteurs et de contribuer à leur valorisation dans les décisions. Cela implique de travailler avec les scientifiques, les gestionnaires d’espaces naturels, les collectivités, les bureaux d’études et les associations. Enfin, je pense que la transmission doit prendre une place de plus en plus importante. On ne pourra pas préserver efficacement une biodiversité que l’on connaît mal ou qui reste méconnue du grand public. L’un des rôles de l’herpétologue indépendant peut donc aussi être de faire le lien entre la science, le terrain et la société, afin de montrer que derrière chaque espèce se trouve un écosystème et des enjeux de conservation beaucoup plus larges.
Pour un jeune naturaliste qui rêve de suivre vos traces — entre terrain, science, image et exploration — quels conseils très concrets donneriez-vous, tant sur la formation que sur l’état d’esprit à adopter pour travailler durablement au contact de la biodiversité tropicale ?
Si je devais donner un conseil à un jeune naturaliste, ce serait d’abord de cultiver sa curiosité et sa passion. Si je donner une métaphore, la passion est l’étincelle qui donne envie de travailler au contact de la biodiversité, mais la rigueur est le feu qui permet à cette passion de durer et de produire quelque chose de concret.
Sur le plan de la formation, il est important d’acquérir de solides bases naturalistes et scientifiques, mais surtout de passer du temps sur le terrain. Lire des ouvrages, consulter la littérature scientifique et se former sont indispensables, mais rien ne remplace l’expérience accumulée au fil des observations. Il faut apprendre à reconnaître les espèces, leurs habitats, leurs comportements, leurs chants, mais aussi à observer sans forcément chercher immédiatement à photographier ou à identifier.
Je conseillerais également de ne pas vouloir aller trop vite. Il faut accepter de ne pas savoir, de se tromper et de prendre le temps d’apprendre. Une bonne connaissance naturaliste se construit sur plusieurs années. Il vaut mieux connaître parfaitement quelques espèces et comprendre leur écologie que de vouloir retenir des centaines de noms sans réellement les comprendre.
Enfin, il faut garder en tête que travailler durablement dans ce domaine demande de développer plusieurs compétences. Aujourd’hui, savoir observer et identifier les espèces est essentiel, mais savoir produire des données fiables, communiquer, photographier, filmer ou utiliser certains outils techniques peut également ouvrir beaucoup de portes.
Et surtout, il faut conserver le plaisir. Le terrain peut être difficile, les recherches parfois longues et infructueuses, mais c’est aussi ce qui rend les rencontres exceptionnelles. Une espèce que l’on a cherchée pendant des heures, voire des années, n’a pas la même valeur à nos yeux que celle que l’on trouve facilement.
Je dirais donc : soyez curieux, soyez patients, soyez rigoureux, et surtout gardez cette étincelle. C’est elle qui vous fera continuer à explorer lorsque le chemin sera parfois moins facile.
Pour en savoir plus : https://vincentpremel.com